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1944 (extrait des souvenirs ont la vie dure...)

1944 (extrait des souvenirs ont la vie dure...)

1944. Je séjournais très souvent chez mes grands-parents maternels près d’Alençon. Un jour un soldat Allemand s’est présenté, muni de bons de ravitaillement tout ce qu’il y avait de plus réguliers. Il venait retirer le quota de beurre, obligatoirement réservé à l'occupant. Il n'y avait rien à faire, puisque mon grand-père avait été réquisitionné, il ne pouvait qu’obtempérer.
Au fond de moi, j'aurais aimé que mon grand-père refuse, de céder sa marchandise aux allemands, après tout son gendre, le père de ses petits enfants avait été emmené en déportation. Cela me semblait une raison suffisante. Mais « pépère » ne devait pas avoir atteint le degré de folie ou d'héroïsme que j'aurais aimé lui voir atteindre. Il était avant tout un commerçant contraint de vendre ses produits. Il n'avait plus le choix de sa clientèle et cela durait depuis 4 ans !
Alors que le soldat attendait de prendre livraison de sa" commande " et réglait apparemment quelques détails administratifs avec mes grands-parents, je me suis approchée de lui, ai tiré sur sa veste et lui ai demandé :
- Hé ! t’as pas des bonbons ?...
Surpris, l'allemand me répondit :
- Non!...
J'insistais :
- T'es sur... t'as pas des bonbons?
Et l'autre de me répondre avec courtoisie et dans un Français impeccable :
- Non...mademoiselle... je n'ai pas de bonbons à vous offrir, et je le regrette, croyez-moi...
Alors, bien plantée devant lui, en levant la tête bien droite afin qu'il me regarde dans les yeux, je lui ai rétorqué:
- Hé bien!... l’Anglais qu’est venu hier... il m’en a donné... lui !...
Et de lui tourner immédiatement le dos avec dédain toute fière de ma tirade. Un silence de mort plana quelques instants. Le soldat était totalement décontenancé. Mes grands parents aussi ! Mon grand-père se voyait déjà arrêté puis, conduit au peloton d’exécution - refusant avec panache qu’on lui bande les yeux -. Ma grand-mère qui avait heureusement pour nous tous, le sens de la répartie se mit à rire :
- Ah ces enfants !... Il ne faut pas faire attention !... Ils racontent n’importe quoi... Et de rire encore plus fort... afin de désarçonner l’adversaire, qui était figé par la stupeur.
Il prit toutefois le parti de rire lui aussi, même si son sourire était un peu crispé. Une seule raison pouvait expliquer son attitude aussi impassible, son moral devait être déjà, à la défaite, pour qu’il n’ait pas éprouvé le besoin de réagir autrement.
Après son départ, j’ai été rudement sermonnée, surtout par mon grand-père. Je crois, que si j'avais été seule avec lui, il m'aurait infligé une magistrale correction. Je l'avais peut-être méritée. Il avait eu une telle frayeur que sa colère était démesurée. Heureusement pour moi, ma grand-mère me faisait un rempart de son corps. Et puis, elle criait plus fort que mon grand-père:
- Cela ne sert à rien Edmond... elle ne sait pas ce qu'elle dit cette pauvre petite...
- Elle ne sait rien... attends un peu, je vais lui apprendre à se taire... Non mais... tu te rends compte de ce que nous risquons ? Je vais lui passer l'envie de recommencer...
- Ça non ! Je te l'interdis... Personne ne touchera un seul de ses cheveux... je te le garantis... N'est-ce pas ma chérie que tu ne sais pas ce que tu dis, ajouta-t-elle en se tournant vers moi.
Je mis mes deux mains sur mes hanches, et ponctuant ma réponse d'un grand élan de la tête, je lui répondis :
- Si ! Je sais ce que je dis... j'aime pas les Allemands...na !
Et soudain rouge comme une crête de coq, et tapant du pied, j'ajoutais :
- J'aime pas les Allemands ! Je les déteste ! Ils ont pris mon papa… Ils veulent pas nous le rendre…
J'avais mis tellement de force dans cette affirmation, que ma voix venait de se briser, comme si j'avais des sanglots.
Ma grand-mère, comprenant que ma réponse risquait de relancer la colère de mon grand-père, préféra contre-attaquer :
- Ah tu vois !... c'est malin.... avec tes cris tu l'as traumatisée... la pauvre enfant...
Je me suis rapprochée encore un peu plus du giron de mon aïeule, en me serrant bien fort contre elle, afin de narguer un peu plus mon grand-père, qui prit le parti de s'éloigner tout en continuant à pousser des exclamations et à me menacer de loin et je l’entendis préciser qu'en en cas de récidive... je verrai de quel bois il se chauffait !
Mais tout cela ne m'impressionnait pas vraiment, ils avaient beau dire tout ce qu’ils voulaient, les uns et les autres... je crois bien que je venais de déclarer ma guerre !
Jeanine Gardye

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R
Bonsoir, je viens de découvrir tardivement votre blog, j'ai commencé par cet article, je le trouve très beau et tellement représentatif de ce que les petites filles pouvaient penser à juste titre de "l'occupant"à cette époque !!! Je m'en souviens, j'avais 9 ans ... Ce ;soir, il est bien tard, mais j'ai hâte de découvrir votre site au complet ! Bravo et bonne nuit -
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J
Merci pour votre message. La transmission de nos souvenirs est importante car elle doit permettre d'éviter l'oubli ! Bien amicalement